vendredi 29 janvier 2010

Madeleine et Jean-Baptiste






Je n'ai jamais aimé les 17 février
Pas plus ceux d'il y a presque un an
que ceux d'il y en a presque trois cent cinquante
ni ceux qui viendront demain nous rappeler qu'il y a un 17 février tous les ans
à la différence du 29
ou du 32 décembre...
Je n'ai jamais aimé cette date car elle tinte d'échos de verre brisé
de lustres
– un lustre c'est cinq ans, car sur les lustres de l'Illustre Théâtre
il y avait cinq bougies –
dont les liens finissent par rompre
et qui choient
dans le vacarme des mauvais choix.
Et en repensant à la venue d'une nouvelle occurrence
de ce jour où Tamerlan fut inhumé en Samarcande
je souhaitais raconter une histoire
l'histoire d'une histoire d'amour
triste
car les histoires d'amour sont toujours tristes
(pour être gai il ne faut point aimer si ce n'est d'amitié)
celle de Madeleine et Jean-Baptiste.
Elle comptait quelques années de plus que lui...
Elle escomptait le cacher le plus longtemps possible...
Sans jamais rien n'en avoir à lui dissimulé.
Ce fut un jour
une nuit plutôt
parce qu'il la vît
que sa vie
prît un tour
des moins communs qu'il soit
des mois comme un qui sot
ne saurait mesurer l'étendue de ce petit changement
dans le chamboulement
sur le lequel nos certitudes s'assoient.
Pourtant
ce ne fut qu'une rencontre.
La simple rencontre d'un jeune homme avec une actrice.
Belle
Rousse
Verte
– la couleur tient souvent à celle du regard –
dans la moire de sa tenue de tragédienne
et sous le casque d'Iphigénie
dans l'amour naissant qui fit Génie
d'un jeune tapissier
dont les mots s'attacheraient au tronc de la langue française
comme un plante grimpante
comme au corps de la belle
comme aux heures du bonheur cueilli sur la route
comme aux instantanés des jeunesses qui fanent toujours trop vite
comme à ces cris de joie sans honte
sans retenue du moindre décibel
sans attention ni peur, ni reproche ni déroute
sans se soucier des courbes ni des pentes
sans inflammation ni gingivite
mais juste de baisers et d'étreintes qu'affrontent
les flammes de l'enfer du verbe et de la comédie
dans l'union sacrée de ceux qui ne sont que comme est dit...
Ils s'aimèrent donc
parce qu'il ne pouvait en être autrement !
Madeleine et Jean-Baptiste
aux prénoms des principaux du Christ
marchèrent sur les sentiers
de notre ignorance à tous
de nos petites mesquineries
de nos grands sacrifices à l'âme qui nous sublime
de cette chose à la fois fragile et déifiée
qu'est l'amour des amants
et dont on ne peut défier
que l'abrasion du temps...
Mais la voie parcourue s'était incrémentée dans leur destin
les voix du théâtre aussi
et quand un jour il fallut qu'il écrivît
il devint naturellement l'auteur qu'elle avait toujours su chez lui...
Et quand un jour il voulut épouser sa jeune sœur
– ou sa fille, qu'en sait-on ? –
elle sut le poids de cette attendue trahison.
Le succès ne génère pas toujours la clarté de l'esprit.
Elle mâchonna sa douleur
presque en silence
elle suça son humiliation
avec une infinie patience.
Je me demande parfois
si aimer
n'est pas
s'humilier.
Elle mâchonna son amour pour Jean-Baptiste
qui fut évidemment cocu
– à quoi bon se projeter sur des filles de vingt ans de moins que soi ? –
en cherchant à cacher à la société
(les diableries du paraître)
que l'on aimait à satiété
les fruits des entrailles d'une littérature accouchée par le siège
par le trône
là où nul soleil n'a jamais chié la moindre merde iconoclaste
dont lui fut immensément capable.
Et quand la disgrâce advint
Ils se retrouvèrent l'un et l'autre
Madeleine et Jean-Baptiste
seuls si ce n'était qu'entre deux
maudissant les tartuffes qu'ils furent un peu
(quant à leur vision de l'un de l'autre)
et les interdictions, et leurs interdictions, et la diction, et le verbe scandé
et les scandales
et les spartiates
et leurs sandales
enfin, quand on passe des soirées entre vieux ou vieillissants
on se rappelle irrésistiblement nos nuits folles d'amants.
Le 18 février
après l'avoir embrassée la veille au soir
Jean-Baptiste est monté.
Madeleine s'était endormie pour toujours.
Il passa toute une année cherchant à comprendre ce qui est important.
Un an se passa.
Un an exactement.
Jour pour Jour.
Et le 17 Février
il demanda à quitter la scène
à rentrer chez lui
en vomissant son sang
Armande était là à qui il avait pardonné
Mais il revit Madeleine
Rousse
Verte
– la couleur tient souvent à celle du regard –
Belle
et il revit sa mère
qui l'avait quitté si jeune...
et il sut en mourant qu'il n'y a pas deux grands amours
qu'il n'y en a qu'un
enfin presque...

5 commentaires:

Anonyme a dit…

une histoire d'amour triste en effet,comme elle a dû souffrir Madeleine, mais personne n'a remplacé son regard sur lui.....et personne n'a pu remplacer l'amour de sa mère, marqué au fer jusqu'à sa mort.

...La femmme beaucoup plus âgé que toi t'embrasse

merci

Michel P a dit…

La femme bcp plus agée que moi devrait faire l'effort de se souvenir que le premier succès de Molière fut "Les précieuses RIDICULES" !
Et qu'il est parfois bon de mâchonner son orgueil...

Seshet Noun a dit…

Sur "Ecrits et cris et critiques", j'ai lu "A l'arrière des taxis", mais je n'ai pu y déposer mon comm (faut avoir un compte Blogger!, alors je te l'écris ici (bien que ce ne soit rien de bien passionnant!) :

C'est amusant de parcourir ta découverte de la poésie. Moi, je crois que je ne pourrais pas dire comment je suis entrée en Poésie... Je suis tombée dedans quand j'étais petite ! :D

Je t'embrasse,
Seshet

Anonyme a dit…

merci de me rappeler de faire l'effort......
l'orgueilleuse.

MARIE a dit…

Des lettres encore et en corps , pour un poète toujours dans l'essor , dans l'effort de tremper sa plume pour nous faire partager l'amore , la mort comme un véritable trésor ...
C'est toujours un régal de te lire ami Michel ( même si je me fais rare je survole toujours ta poésie )
Bien évidemment que j'affectionne ... ;o)
Douce journée ...

Bises ...