dimanche 15 août 2010

Fuites

Cowboy by Portishead on Grooveshark



Le soleil était au zénith
nul ne sait à nos latitudes tempérées ce que ce terme recouvre
une chape de plomb
que l'on cherche invisible
puisqu'elle nous surplombe
qu'elle plante son dard au sommet de nos cranes
aiguille principale des poupées vaudou s'agitant dès lors ainsi que des pantins
sous l'empire implacable de l'équateur
percés le long de notre méridien
et nous découpant - sagittale - entre capricorne et cancer
l'ondulation du bord était sensible quoique faible
assimilable
nous avions chaussé nos poings
nous nous donnions en spectacle pour le bon plaisir gladiateur d'une jeunesse inconséquente
nous avions ganté nos jambes pour frapper au gré des oscillations marines
parce que les boxes
françaises
anglaises
américaines et thaïlandaises
sont l'imparable moyen de nos confrontations post-adolescentes
un mode d'affirmation
au rythme régulier de la gîte d'un bâtiment de guerre
métronome
et la technique du chassé
silence dans une partition
pour faire chuter les acrobates
et ramener leur égo à plus de componction
et leur squelettes aux cliquetis dont ils débattent
sous l'écrasante pesanteur d'un astre dominant mais harassé
comment m'étais-je alors retrouvé
dans pareille galère embarqué ?

Je me souviens de la rue Royale...

C'était un beau mois de juin
les mois de juin quand il sont beaux à Paris
le sont plus que partout ailleurs
les décolletés des jeunes femmes sont de petits oiseaux aux ailes en V
ils laissent leur parfum en guise de fiente au revers des cols
s'insinuent aussi entre les pavés
c'est le parfum de la fin de l'école
il hante les métros du poids lourd des heures de sèche
et les camions-bennes de bulletins collés aux ordures
c'est le mois où tout le monde s'en fout
le mois de l'été oublieux que rien ne dure
succédant à mai et ses promesses de fou
un mois doux comme une peau de pèche
ayant craché les noyaux des cerises
un mois que les sur-moi grisent
or
mon sur-moi devait précisément s'être enivré
de ruptures à consommer comme autant de Téquila frappées
d'amarres à larguer dans le grand déballage des trahisons inéluctables
de ponts à couper dans le chaos qui fait suite à tout séisme
dans l'apparente légèreté des êtres de vingt-deux ans
psalmodiant leur hymne trompeur aux gazouillis des oiseaux nidificateurs
fausse ambiance
décor de carton-pâte
musique d'ascenseur pour l'échafaud
faux
concert pour sous-préfète nimbée de couacs
cancer utopique instrumenté par le metteur en scène du théâtre de sa vie
éléphant sans son cornac
corps sans son oliphant
qu'on sert en topique à toutes les questions suspendues dans l'air suave d'un joli mois de juin parisien
la bouche de la Concorde avait une haleine d'aisselles salées
et la rue Royale remonte encore en moi vers la Madeleine de Proust
sur la droite le « ministère » de la Marine
pour un coup de bluff
pour un échange complice avec un jeune enseigne de vaisseau faisant son temps
pour un papier rose – dit des pistonnés – offert à compléter par un vieux major roué
pour un vrai faux-départ
pour fuir
pour fendre l'écume des jours
rejetée au bout du monde près de la pointe du Raz
dans un cercueil froid.

Pont-Croix...

Placardé sur le mur du cimetière du décembre précédent
un écriteau peut-être écrit tard :
« PRIERE DE NE PAS DEPOSER D'ORDURES ICI »
c'est ainsi que je parvins à mêler les fous-rires aux larmes de douleurs
hommage ultime à l'esprit vif de feu ma mère
scellé pour l'éternité dans un coffre-fort en granit du pays
ELLE, elle n'était pas présente
ELLE, elle aurait du être présente
mais les chemins de la vie s'aiguillent au gré de nos erreurs d'appréciation
mon vieil ami, lui, était bien là
nous partîmes ensemble à la mer
sur les falaises qui la bordent au nord de Pont-Croix
afin d'éviter subrepticement la corvée des lieux-communs du café-pain-beurre post-mortem
et – qui sait – de rendre à cet instant l'ombre d'un romantisme propre à nos cultures
c'est en cet instant que je fis le serment de revenir
c'est à dire de fuir
car chercher l'atteinte d'un lieu
c'est fuir ceux vers lesquels nous devrions naturellement aller
tous ces voyageurs orientés qui pourchassent leurs démons
sont autant de Rimbaud désorientés sur la route d'un impossible oubli
des veaux par des vaux, dévots et par des monts
desquels nul ne sort jamais anobli
mais avec l'unique pis-aller
d'une vaine quête de son mieux.

Hourtin en novembre...

Le macadam du matin perce la fine semelle des chaussures de revue des marins
il les perce d'aiguillons de givre qui vous font sentir la vie se battre jusque dans les doigts de pied
et le soleil se lève
mauve
sur l'étang où se posaient les hydravions du temps de St Ex'
mais où plus rien ne se pose sinon le reflet du ciel lors des couleurs
qui sont plus riches qu'un triste bleu-blanc-rouge
Yves Montand est mort
Le tireur d'élite alcoolique du « Cercle rouge » est mort
avec les « habitants du placard »
mais pour de vrai, cette fois
pour devenir marin, il y a quelques prérequis :
savoir faire des nœuds
être sportif
marcher au pas en chantant des chansons à la con
c'est ELLE qui m'avait accompagné sur le quai de la gare d'Austerlitz
j'ai du louper quelque chose ce jour-là...
en tout cas
j'ai appris ce qu'est un train de fayots
dernier frottis social :
des appelés arrivent avec des couteaux
même un flingue !
un copain de chambrée tiré de la lie de Brest
procède avec les antidouleurs anticoagulants
comme un paysan avec de l'engrais
sur le champ de sa rage de dent
la pudeur n'est pas de mise sous les douches
et me permet
consterné
d'avaliser la théorie de la membrure de mes frères de couleur...
le jeu complexe des demandes d'affectation m'embarque à Brest
pour une unité que j'ignore encore :
j'attendrai au dépôt
dépotoir ?
fuir Hourtin et ce putain de camp !
le car
le costume marin
quelques canons de Bordeaux à Bordeaux
quelques bordées, quoi !
et ce train de nuit au wagons plombés :
une nuit blanche à renifler le vomi de la jeune France
je ne pensais pas que voyager dans de pareilles conditions était encore envisageable à notre époque
je ne saurais dire combien dura cette nuit
aujourd'hui encore
elle me semble intemporelle.

Brest, la gare, très tôt le matin...

J'avais l'avantage de connaître déjà Brest
un car militaire dispatchait l'ensemble des recrues sur la palette de l'arsenal
le dépôt, c'était pour les derniers du panier
le jour était levé lorsque nous parvînmes à la caserne de la Penfeld
« Penfeld » est un nom breton
même si son suffixe suggère un sous-grade digne des « Bienveillantes »
et son ambiance aussi
lorsque nous sommes arrivés
un garçon venait prétendument de subir un viol collectif dans les douches
la veille...
nous nous étions parqués en attente d'affectation
on serrait les fesses !
un de mes copains m'avait surnommé « l'irlandais »
pourtant, avec ses tâches de rousseur, ça lui serait mieux allé
il y avait dans l'odeur brestoise de ce vendredi sauvage
un parfum de robinsons abandonnés sur l'île de leur devenir
et c'est ainsi que se passa la journée
à tourner en rond comme des fauves en cage
sans savoir ce qu'il put advenir
de nos futures campagnes pour l'heure en bocages.

Tunnel de la station « Hôtel de Ville », quelques semaines auparavant...

S'il y eut ELLE,
il y avait aussi CELLE
qui des années durant m'avait choyé dans le silence des femmes
la faute à ce mauvais choix initial
la faute à ce qui se goupille mal ensuite
la faute à la fuite
qui allait s'accorder à son pluriel si spécial
si spécieux
qu'après notre après-midi nous allions rejoindre les rames
de la galère métropolitaine
quotidienne
après ces derniers moments si précieux
CELLE
qui m'envoya l'uppercut de sa déclaration flamboyante
de ce qui n'avait pas fané durant des années de dissimulation frustrante
de ce que je ne pouvais pas digérer
K.O. debout
dans l'incapacité de joindre les deux bouts
de gérer
mes synapses
CELLE
qu'au bout d'un bref instant
d'un court laps
de temps
de ceux qui semblent pourtant d'une éternité lancinante
lorsque le moment s'accidente
avant que de s'occidenter
puis de s'oxyder
CELLE
que j'ai humiliée
en proférant « plus jamais »
contre son « toujours »
sans deviner qu'un siècle durant
je me maudirai
m'exclurai du rang
de n'avoir su lui dire les trois mots galvaudés
qui scellent
les pactes d'Amour.
Oui, CELLE
que je laissai dans la lumière blafarde des néons « d'Hôtel de Ville »
car je venais de rompre les amarres en plein Paris
sans me retourner
« Fluctuat nec mergitur » ?
Quelle blague !
Et dans ce beau suicide inconscient fait au milieu des tours
dans la ville du gibet
en mon cœur s'enfonçait la dague
de l'immortel regret
pour CELLE qui d'un serment anatome
allait devenir mon subconscient fantôme.

Yamoussoukro...

Je suis toujours à me demander si j'ai vécu ou rêvé ce moment
les autoroutes ivoiriennes pourraient résumer les visions de Dali
des trous et des bosses et des pendules molles
des piétonnes infarouches
tranchant l'artère lentement
faisant de boubous des feux rouges
aux véhicules véhéments
une saignée dans l'Afrique équatoriale
pour se rendre compte de ce que nos yeux ne peuvent croire :
un toit d'or
L'Eldorado d'Orellana
et la folie de ces n'importe-quoi.

Le soleil était au zénith
le cerveau se met à bouillir comme une casserole sur le feu
sinon qu'il est sous le feu
les poissons-volants remplaçaient les poisons violents
mon bateau m'avait guidé sur les rivages de l'Afrique occidentale jusqu'à l'équateur
je n'ai jamais pris une photo de ce temps
je me disais déjà qu'il ne fallait pas corrompre par l'image figée
ce que ma mémoire finirait par fabriquer du voyage
rares sont les clicheteurs à ne pas avoir tué l'instant de leur avidité
tels des conquistadores
pour ma part
j'ai mis mes souvenirs en caveau
afin qu'ils vieillissent
dans les alcôves de mes fuites
j'aurais pu vivre une existence banale
réussir professionnellement
socialement
familialement
affectivement
effectivement
rassurer mes aînés
rassurer une femme
accroître un capital
thésauriser
veiller à la meilleure éducation de mes enfants
puis mourir avec de belles obsèques
– payées par l'assurance qui va bien –
où tout le monde m'aurait pleuré
avant que de m'oublier très vite
car le spectacle continue
non
j'aurais pu mais j'ai fui
qu'ai-je fui ?
Je n'ai pas la réponse précise...
si ce ne sont peut-être ces quelques mots laissés aux alizés fouettant les plages sénégalaises
le lien intime que j'en sus dresser avec mon littoral d'extrême occident
et l'être que je suis toujours sur la falaise
la vie comme elle est faite d'accidents.

4 commentaires:

Morgan a dit…

Il est époustouflant, ce texte !

Michel P a dit…

Merci amigo ! :)

Marie a dit…

Je l'ai lu , relu , comme happée par tes mots ... Oui il est époustouflant ce texte !!
Douce journée Michel ami :)
Gros bisous

Michel P a dit…

Alors si j'happe -tel un petit chien- mon but est atteint -comme la tarte. :)
Bises Marie !