lundi 23 novembre 2009

L'Ode au Cheval-vapeur



Je vais vous chanter ici
l'Ode au Cheval-vapeur
triomphal
cliquetis
l'eau d'horizons moteurs
la machine à Papin
à pépins
tel un quidam des temps modernes
chevalier sans adoubement
autre
que les milliers de kilomètres
- quelle eau mettre
ou quelle essence rare
quelle huile sainte
ou quel gaz au lignes
traces pneumatiques
de mon essoufflement phtisique
(tousse tousse, ô mon beau destrier quadri-rotulien !)
quel avoine entropique usant les calottes polaires ? -
et que les détours de compteurs
auxquels nos existences nous conduisent plus sûrement
que nous-mêmes au volant.

Je vais vous chanter l'histoire d'un univers que le taylorisme et Ford ont changé
l'histoire de crapahuts personnels
et de la grappe à « hue ! » que je fis aux montures
de nouvelles lunettes sur le monde
que d'aucuns nomment « voitures » :
celles que j'usais furent blanches
comme pour chasser des noirceurs
et fuir la chute de ma maison du cher
en collectionnant des reçus de cartes bancaires
pompes
- funèbres pompes pour mon compte en banque ! -
automates d'autoroutes autonomes et automnales
- tout est prévu pour que ne résiste aux mots que l' « auto » !-
en évitant les radars comme un slalomeur de haut-vol
en aimant à coups d'essuie-glaces
sur les pare-brise de mon cœur
mes enfants d'abord
des femmes ensuite
car « les femmes et les enfants d'abord ! » n'est pas proféré dans le bon ordre
(on le sait quand on a fait naufrage)
des odyssées récurrentes
des triangulations de l'Hexagone
- à part courir, que fait-on ? -
et des envolées telluriques
vers des cratères acariâtres
et des embarquements pour Cythère
car nos amours sont opiniâtres...
Parfois
Il m'est arrivé de me demander si
l'accélérateur n'était pas devenu un diverticule de mon pied droit
comme un greffon
un prolongement de l'être physique
un amalgame à la Giger
mi-homme et mi-machine
autoradio actif
et le levier de vitesse un troisième segment de mon bras
le ronronnement du diesel
un écho de ma respiration jusque dans mon sommeil
et la bonne marche de l'ensemble
une excuse à mes déperditions biologiques.
Un jour
je me suis transféré dans l'âme d'une automobile
et je n'ai plus su qu'exister
au sein d'un crime sans mobile :
au sein de l'instrument le plus meurtrier de la création
de la création de l'Homme
un Frankenstein industriel
Christine
une voiture vivante au lieu de soi...
Il y a une explication à cela.

Rouler
rouler mithridatise les poisons qu'on vous inocule !
En roulant
les pressions sur la poitrine pèsent moins
rouler, c'est dérouler
les paysages sont un film qui cherche à vous détourner de votre psychodrame
un film imprévisible
un film à la plastique irréprochable
enveloppant sous cellophane les éléments qui sont à conserver
et laissant au hasard ce qui peut advenir ensuite
rouler
c'est recommencer à vivre
se laisser à la bienvenue des champs qu'on n'écrit pas
se bercer d'un ronron utérin au sein d'une coque dure
et renaître à chaque fois que l'on en sort
ailleurs
en des lieux pétris de bonne ou de mauvaise fortune
- le miracle du marin qui débarque -
simplement parce que l'on se retrouve dans l'inconnu
lors que le connu nous fait souffrir
rouler sa bosse
« touchez ma bosse Monseigneur ! »
nous sommes souvent les bossus de nos vies
ça porte bonheur
normal !
Personne ne souhaite être bossu de la vie...
Pourtant, tant le sont...
En roulant, on aime bien les bosses
elles confèrent un supplément d'apesanteur
l'espace d'un instant
et dans dans le sentiment d'apesanteur
on cesse de s'appesantir
on rebondit
on survit
on voit
la Terre
d'un œil glauque
rétroviseur
des mares
des j'en ai marre
des flaques d'huile amassées
des lacs de larmes constitués
par les barrages du non-dit
on part
on change de galaxie
on explore des super-nova
tout nous va !
Rouler
rouler bien c'est rouler en lenteur
comme la tortue de la fable
sans jamais s'arrêter
rouler sans pause
faire pipi dans son crâne
et ignorer la faim
puisque tous ignorent la fin
c'est écrire sur le parchemin des routes
ce que l'on croit que nul avant nous ne posa
une litanie splendide
de questionnements
de réponses
de contradictions
et la beauté des décors qui nous la suggère
tant nous sommes de petites choses errant de-ci de-là, à la vindicte de nos mauvais horaires
des trains ratés
qui nous font harnacher les chevaux-vapeurs de voitures épuisées.
Rouler bien n'est pas rouler vite
c'est user du temps que l'on y passe comme de deux parenthèses
pour l'oublier précisément
à l'américaine
road 66
où les shérifs fréquentent des homards
et Jack Kerouac
dont les ancêtres sont du Huelgoat
ici, tout près de chez moi
et son chaos granitiques de rocs immenses jetés les uns sur les autres comme des pneus un jour de grève des routiers
rouler bien
c'est coller à la route et s'envoler dans l'imaginaire
pareil à nier notre mortalité
et les dangers que l'on encourt au volant
c'est forclore les angoisses du voyage
et vivre le changement de dimension du siècle du mouvement insensé que fut le vingtième.

Avant ?
Avant, on se mariait au sein du même village
ou bien, juste explorateur, déjà
avec un rejeton maudit du village voisin.
Après ?
Après, on apprit l'existence des congés payés
et des embouteillages
on apprit que le monde n'est pas plus loin que le nez d'un cabriolet
et que le patachon
qui conduisait Chopin à sa maîtresse
faisant fi de sa vie personnelle
- la fameuse vie de patachon -
était le Vincent Van Gogh d'un art de vivre moderne
le Maïakovski des escaliers mécaniques
et le Picasso des perspectives hauturières
et des noblesses roturières
sans adoubement autre
qu'une écharpe de bitume sur l'épaule
lourd fardeau du fardier de Cugnot
pesant héritage où se blessent nos cœurs
dans d'étranges voyages
dans d'étranges circuits
sur de moins étranges répétitions de parcours
au gré d'un vent issu de l'accroissement des gaz à effet de serre
rapace inéluctable
nous guettant de son aire viciée.
Avant ?
Avant, nos frontières n'étaient que des vues de l'esprit
- à moins d'être frontalier -
le monde mesurait trente kilomètres
seuls les marins
grands oiseaux des mers mythiques
échappaient au commun des vivants
l'Homme connaissait son prochain de proche en proche
- d'où ce terme de « prochain » -
et laissait au Marin le rêve de l'ailleurs
et du fameux Eden où tout est meilleur
les vaches galopaient ici
les gazelles sûrement aussi
mais dans le vacarme assourdi des livres de classe et des récits de Stanley
de Livingstone ou de Charcot
mêlées aux phoques et à l'ours
à la grande Ourse
au ciel pour point de référence
du berger
au Marin
et des étoiles dominatrices
du sextant
avant que n'arrive un GPS
Grande Peine Sulfateuse
jusque sur un tableau de bord
de bord ?
A bord des vaisseaux pneumatiques
des bâtiments précaires de nos pérégrinations quotidiennes
des chevaux qu'un fisc confisque à leur vapeur
pour fixer des taxes nouvelles
et des limites à ce qui ne devait en avoir...

Après ?
Après tout fut question de ces limites :
vitesse
alcool
limite d'age
dans un sens et dans l'autre
limiter l'illimité
consommation
d'essence
deux verres d'essence
limite du nombre de morts
deux bières par jour ?
La flûte de Pan dort sur ses deux oreilles
(air-bags d'un côté et de l'autre)
et la place du Maure
corse le tout
tandis que les banlieues ceinturent d'insécurité
notre vision périphérique...
Les voies prennent des noms poétiques :
la Francilienne !
C'est si beau !
Je ne peux pas même imaginer qu'y eut pensé Rimbaud :
une ceinture de chasteté sur la plus belle cité de la création !
Paris a mis sa Francilienne autour de la taille
afin que nul ne viole son vagin des voies sur berges.
C'est une vraie chanson de geste
de gestes malsains
de doigts tendus
de bretelles détendues par des mains souveraines au carrefours de la ville-lumière
d'illusions défroquées par des Bibles, des Evangiles ou des Corans
qui font que nous courrons
enfin que nous roulons.
Après, advint mon histoire
mon chemin
les heures qu'il me vient parfois à conter
et dont je ne troquerai pas la moindre seconde
tant ce procédé fut le mien
pour trouver un chemin dépassant les numéros des routes
et le cinéma des relations défuntes
les pièces mélodramatiques qui se jouent sur font bleu-marine
et l'obole des amours suivantes.
Et la grande aventure sans devanture !

Au départ
Il y eut la France en diagonale
Marseille
Marseille depuis le Finistère et via Paris puis la Bourgogne
Il y eut la diagonale du fou
et son retour en une seule traite
en dévorant agressivement
la beauté d'Alès et de Nîmes
en dévorant des gencives la beauté des Cévennes
en dévorant la vie
en remontant les chaînes des volcans
comme un tank
en perçant des droites inconnues
et des tunnels inconçus
et des extrêmes imperçus
en excusant la bêtise de l'avant de ne les avoir point sus
en croquant le bleu de l'asphalte à pleines dents !
Il existe au centre de la planète France
une autoroute gratuite
jusqu'alors
où gisent cars
comme dans un cimetière de baleines
et où je triturai l'essence de la vie
pour en faire un ambre existentiel
et pour continuer...
Je réduisis peu à peu mes écarts
mais convint à parcourir encore
d'autres vastes destinations
patient
pour le bien de tous
et quelques délestages
pour tout ce dont à la fin tous toussent
pour des liaisons qui ont le goût de stages
je fis encor des triangles équilatéraux
en nord mendiant, en Loire étant,
en scarifiant le compteur kilométrique de cicatrices éphémères
en maltraitant un peu plus les quelques chevaux-vapeur
dont il me fut donné le goût.
Et jusqu'à Bruges
où je suis monté
je suis gonflé du subterfuge
où ma bohème s'est envolée
petit ballon que nul n'a su crever
et vrai voyage
et vrai rêve
seule image
et vraie pension nomade
où toute route m'est ballade.

6 commentaires:

Anonyme a dit…
Ce commentaire a été supprimé par un administrateur du blog.
Michel P a dit…
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Anonyme a dit…
Ce commentaire a été supprimé par un administrateur du blog.
Michel P a dit…
Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.
Morgan a dit…

Décidément, ton mariage avec la poésie est plus que bien consommé ! Dis, tu carbures à quoi ? Ah, que ces embardées de style me plaisent !
Merci pour le plein d'images offert gracieusement. Je repars de bon pied sur le champignon jusqu'à ce qu'une autre station-lyrique de ce type daigne se présenter à moi.

Corinne a dit…

Mais quel est le principe du moteur à explosion ?