jeudi 21 juillet 2016

L'ange pleureur



À Solveig Dommartin,




Si j'écris dans l'ombre des astres
une fabuleuse uchronie
que ta noirceur soit mon désastre
et ta nuit le jour que je nie,
je m'endormirai dans le songe
où tu m'attends inconsciente,
où la vérité des mensonges
est notre antidote impatiente.

Du bras qui t'écrit qu'on ampute
on oublie souvent dans l'histoire
que les poètes et les putes
partageaient le même trottoir,
que les prêtres et les bandits
partageaient la même tranchée,
que le poing qu'un jour on brandit
fut celui d'un membre tranché.

Figé dans son manteau de pierre
ainsi qu'un dessus de cercueil,
ne coule plus de ses paupières
un vrai sel que de faux-airs cueillent.
Ne coulent plus dans nos mémoires
que des symboles de l'horreur
et de l'encre au creux des grimoires
un fiel extrait d'anges pleureurs.

Celui qui réside en Amiens
sert de symbole à tous les gars
qui ont à l'exemple du mien
ce trésor de larme en dégâts,
le chaud d'un soleil féminin
dans le puits de leur cœur brûlé,
l'or que — lorsqu'on en démine un —
gagne un souverain de Thulé.

Lorsqu'en rampant je l'aperçois,
la lumière au bout du tunnel,
en dessous des suies qu'on reçoit
des pluies des soleils du shrapnel,
c'est ton iris qui pousse en moi
tel un azur germant charnel
au fond des ténèbres d'émoi
dont ton absence est sentinelle.

Fallait-il donc
                  pour s'échapper
                                       des autres ailes ?
Ou le pardon
                   d'ange écharpé
                                      pour demoiselle ?

J'ai pataugé dans la bouillasse et le brouillon
des vraies passions, laissant l'artère à retrancher
d'un cœur malade usant ses yeux dans le bouillon
bien trop salé pour notre soif à étancher.

J'ai pris ma mine et mes crayons, mon cher fusil
à baïonnette, et j'ai tatoué là sur le front,
les mots d'Amour promis aux vies que Dieu bousille
et que le diable enguignolé vole à Gnafron.

Mais la clarté sur ce cliché pourtant déteint,
de ta candeur en tes beaux yeux céruléens,
de ta rousseur qu'aucune pluie d'ici n'éteint,
m'éclaire mieux qu'un cierge — en ai-je brûlé un ?

Si toute église est aux sanglots dits canoniques,
il n'est pour moi que ta beauté face aux canons,
que ta prière aux trinités neurasthéniques,
afin d'ôter la triple alliance à leurs surnoms.

Ma belle étoile, astre incendiaire et fascinant,
j'ai ton voyage échappatoire ancré dans l'être,
et la cadence au chant macabre et lancinant
s'efface ainsi quand tu choisis de m'apparaître.

Est-ce mon rêve ?
                           Icare ?
                           oui car
                                     je fonds en toi
De toi j'en crève
                         ignare,
                         geignard,
                                    ange en Artois.

Dans l'âtre infernal où ton sourire exposa
l'envers de mon regard dont le fond n'est qu'en toi,
j'ai reconnu l'oiseau du baiser qu'apposa
ta fontaine aérienne à mon désir pantois.

Tandis que de l'arrière affluaient les berlines
alors démaquillées en discrets corbillards,
bandé, faisant la queue, le soldat-la-praline
attendait la razzia de ce décor pillard.

À jouer les Saint-André sur les chevaux de Frise
ou les Saint-Sébastien sous les flèches féroces
arrachées aux roués que l'écheveau défrise,
on passait pour martyre aux roues de ces carrosses.

Dans la nuit phosphorée par tes éclats de larmes,
il m'a fallu sentir la poudre à ton visage,
et la noirceur tigrée par l'éclair de l'alarme
eut ma langue tranchée dont je perdis l'usage.

Alors, « chevaux de Frise » en bas-relief inscrits,
mes barbelés de mots secoururent d'avances
à la promesse absurde où s'étouffait un cri,
l'intuition défaillante et l'abrutie jouvence.

Mais je repense à toi du fond du trou boueux,
Dès que ce qui me sert de toit — le ciel — est bleu,
Pour ton regard uni je tords mon cou noueux,
Car de par lui c'est l'or de tes cheveux qu'il pleut.

L'air passe sur tes traits comme un pinceau d'artiste,
et les gaz en douleur proposent leurs palettes
aux peintres de la mort dont les portraits d'autistes
épargnent ton image à grands traits d'arbalète.

Mon amour, le shrapnel est moins frais que tes dents,
L'un dit que sa morsure est un baiser saignant,
Je dis que ta prière est un chant que j'entends
Parmi les anges morts, tombés ou bien plaignant.

Alors pleure ô ma Flamme avant que je ne meure,
Oh, pleure avant que de n'avoir à me pleurer,
Tu es ma vie car tout mon cœur en toi demeure
et mon espoir quand tu ne fais que l'implorer.

Ce séraphin figé, tes larmes sont les siennes,
Au martyre de l'Homme, aux souffrances des femmes,
On dit que l'ange ému vous rendit musiciennes
afin d'accompagner ce sacrifice infâme.

Je suis — si tu le veux — l'acteur d'un grand suicide
en troupe alimenté, théâtre de la mort,
fourmi dans les vapeurs d'un grand insecticide,
infect empoisonné, je prie pour tes remords.

Je prie le Dieu du miracle en toi mon aimée,
d'infléchir la course folle et traitre des balles,
et je prie l'ange et l'oracle aussi déprimés,
de m'épargner la souffrance ainsi qu'on déballe.

Et je prie la Destinée de t'être clémente,
une pincée de bonheur à te saupoudrer,
si jamais il m'arrivait de trouver charmante
une sotte Miss la Mort pour un sot poudré.

Car je ne peux oublier
                                 ce que nous vécûmes
au bon gré du sablier,
                                de ses grains d'écume,
                                de ses bras d'honneur
— Patrie, Discipline —
                                ces grains de bonheur
et mes grains de Spleen.

Tu vivais en moi des bombardements,
ta silhouette aimée brillait dans mon crâne
ainsi qu'une bombe à retardement,
tu m'étais dans l'ombre un vrai filigrane
et dans la mémoire un contexte amant.

Tu me répétais, sans cesse et semblable
à cette piéta, des vœux résumant
la mélancolie de ma mort probable,
et tes yeux tendaient vers ce bleu prévalant
à ma dilution dans des grains de sable.

Tu me décrivais d'une courte échelle,
à peine agrippée d'un rebord de Manche
ou de fontaine à lui, mon Saint-Michel,
à peine abonnée ma Belle aux dimanches
où ma vie menait son bateau louche, elle...

Tu m'enjolivais par correspondance
en m'imaginant dans les boucles du verbe
où l'épistolaire et folle affordance
ouvrait ta mémoire ainsi qu'un proverbe
à mon amour fou tout en décadence.

Alors j'ai pleuré l'ange d'Apulée
dont l'amour avide effeuillait ma prose
et dont l'avatar avait appelé
Psyché pour miroir à l'ombre des roses
et Toi la colombe au cœur empalé.

Puis je t'ai croquée, Pomme de discorde,
aussi belle esquisse à ma mise à pied,
dont je fis dix doigts comme on fait dix cordes
imitant ton rire à ce point copié
qu'il est du bonheur l'écho qu'on m'accorde.

Auprès de Rimbaud dont j'ai les tourments,
tu me reprochais d'être à bonne école ;
j'ai besoin d'Amour et de sentiments
comme un alcoolique a besoin d'Alcools
ou d'encres rougies pour son testament.

Lorsque je regarde au firmament
l'astre de tes yeux bu par les étoiles,
je ne suis plus que cet infirme amant
dont tu te moquais en dehors des toiles
où je peignais tes cheveux filaments.

Lorsque rêvant d'ange à mon cœur battant
les clochers mutins sonnaient le tocsin,
je ne pensais pas non t'aimer autant
que ce que tes bras dont je n'eus vaccin,
m'offrirent en grand d'un butin patent.

Je me suis niché comme entre tes seins
dans cette tranchée suant les blasphèmes,
et dans ce sillon dont le diable est ceint,
je m'exorcisais puisque ma nymphe aime
au cœur du poème être mon dessein.

Je me suis mêlé ta mélancolie
malsaine à mes maux d'écrivain raté,
mais de tes baisers mégotant folie,
je garde un fumet qu'aucun arrêté
ne violerait à ta bouche jolie.

En t'imaginant dans ce ciel brûlant
J'entendais les chants d'obus aux phosphores,
auxquels l'Enfant dut retirer l'élan
de son bateau sous les feux du Bosphore,
alors que croissait ton spectre en hurlant.

Psalmodiant mon nom,
                                  ma littérature,
échoient aux canons
                      l'ombre et les ratures,
                         ton ombre invasive
et ta silhouette pure
                            emportée lascive
au bon gré de ton épure.

Le sang roucoule dans la gorge des pigeons
qui vont et viennent de la cathédrale au front ;
et de leurs nouvelles que nous nous partageons,
nous sommes en Somme un combat que nous livrons.

Symbole de pierre à ma fiancée perdue,
l'ange a sa lumière et toute sa bienveillance,
et plus de prière à Toi l'amante éperdue,
il n'est plus d'hier pour te prouver ma vaillance.

Je t'ai rêvée pudique au creux de nudités
dont l'alarme incendiaire éveillait les échos
desquels les concrétions de ma timidité
fournissaient l'argument de germes bien locaux.

Et j'allais erratique à la croisée des boues
où les crues des chemins suturaient l'appelé,
dont les genoux rompus ligamentaient l'embout
des canons des fusils et des feux chapelets.

En ma chair anthracite où la flamme du soufre
a pu cautériser l'angoisse hémorragique,
il me vient à chanter de ces êtres qui souffrent,
les plaintes pétrifiées de leurs masques tragiques.

On en oublie ce que ses prunelles secrètent
à se les arracher dans les gaz exhausteurs,
tandis qu'on déverse ainsi ses larmes secrètes
avec un angelot pour s'en faire un porteur.

Il nous faudrait percer l'écorce à l'infini
de cette Terre absurde, afin d'éradiquer
ces tranchées en Gruyère aux bords indéfinis
que des sangs nourriciers pouvaient seuls indiquer.

Puisque notre destin s'écrit à l'encre rouge
et que nos intestins sont des foyers de guerre,
il n'est vraiment en nous de bon que ce qui bouge,
et de nos positions les projets de naguère.

Il n'est vraiment de bon que nos métamorphoses,
et l'élan ferrailleur des bâtisseurs de paix,
bien que celle-ci soit aux anamorphoses
un argument réel dont l'horreur se repait.

Cœur à fragmentation — je n'avais plus de moi
qu'un ressentiment vague auquel s'accrocheraient
les prothèses de l'Être et les brouillards de l'émoi,
j'avancerais sans tête au gré des crans d'arrêt.

Ma vie n'aurait dès lors plus que le sens inique
en direction duquel une folie mondiale
aurait privé mes sens de tes parfums cliniques
et des soins mitigés de tes mains primordiales.

Ma vie sauvée par l'or de ton aile angélique
et par tous les écrits d'une plume arrachés,
serait encore ici — quoique bien famélique —
afin de témoigner d'un ignoble bûcher.



3 commentaires:

Ove Madn a dit…

Magistral ceci.

Michel P a dit…

Tu as lu, j'ai essayé de mélanger les rythmes et de créer des ruptures, de réunir l'ancien pour faire du nouveau...

Hélégia a dit…

Sublime :-)