Nous ne sommes rien d'autre qu'un songe aquatique,
qu'un singe qui sait bien marées, quoiqu'il eût crues
pour le baigner dans des poèmes à quoi tiquent
les partisans d'un dogme en peine de recrues.
Le grand peuplier tremble et fait un bruit de pluie,
l'Univers est liquide, est de sève et de sang,
et de lymphe et de nymphes que je n'ai depuis,
aperçues hors d'un livre où l'Ordalie descend.
Nous sommes les Noyers de la littérature :
nous puisons dans la terre un fleuve d'expressions
que nous tissons - ouvrages d'une filature.
Puis, fluide enfin, le style entre en action :
il mêle aux éléments l'Hymen inattendu
qui fait que l'encre écoule alors son flux tendu.
Le Monde grouille en lui comme une fourmilière,
de ses humaines longues pérégrinations ;
nul ne sait s'attacher ainsi que l'ami Lierre,
mais chacun croît quitter la pire aigrie nation.
Car l'Homme est un pendule, oscille en permanence,
avance par à-coups (comme l'Evolution) ;
tandis que l'Univers est fait d'Impermanence,
lui croît aux grands départs puis aux révolutions.
C'est un singe intenable, errant bon gré mal gré,
il a colonisé chaque lopin de Terre
et sa passion tenace est sans cesse à migrer.
Mais il n'a pas compris ce faible délétère
où l'on puise un Génie, ferment d'explorateurs,
et ce Mal infini, puisqu'on déplore un tueur.
De peu de nous deux nous avons
tout oublié, de guerre lasse,
de Verlaine en vers ne savons
que "Jadis et naguère", hélas,
et de ses sanglots le savon
qui pique les yeux mais délasse,
coule au gré que nous percevons
des jours que la soude déglace.
Ruinés les châteaux en Espagne,
vidées leurs pièces démontées,
quand le costard se change en pagne
et que le Nord désaimanté
se perd au fil du temps qu'on gagne
dans des mensonges éhontés,
n'est plus du pays de Cocagne
qu'un lourd bateau désamianté.
Au moment des bilans qu'on dresse
- ou qu'on voudrait - avec l'errant
qui, parti sans laisser d'adresse,
traîne son air de conquérant,
on prend en compte avec détresse
tout ce qui est quelconque et rend
à ce théâtre un train d'ex-presse,
à ce cinoche air con courant...
Du peu de nous deux nous gardons,
tout embrochés, de guerre lasse,
des souvenirs ; nous regardons
ce passé qui veut dire "hélas".
Dans le futur nous hasardons
les pas de vie qui nous déplacent :
quelque part nous entrelardons
nos vieux vitraux de plexiglas.
La cardiaque et massive attaque
abrutissant l'écho régi
de coups qu'un battement détraque,
accorde au vent des chorégies
de mon cerveau perclus de trac,
ce que mon corps (encore il gît)
ne peut m'offrir du tac-au-tac :
cette égérie qu'un rien rougit.
Car cette attaque érubescente
issue des océans de Soi,
de l'artère et des rues biaisantes
à chaque fois qu'on se déçoit,
qu'on se retrouve en redescente,
alors debout, qu'on te rassoit,
oui, cette attaque adolescente
étrangle d'un foulard de Soie.
C'est soudain : l'asphyxie m'oppresse ;
il vient, ce vent vêtu de vide,
combler mes lacunes de presse.
Et mes baïnes impavides
alors s'emplissent de prêtresses,
de pythies que mes sons dévident ;
de vers mes plages décompressent :
tout flotte dans des yeux virides.
Leurs larmes sont une immersion
- d'un second souffle on ressuscite -
tandis que dans "respiration",
ce sont deux temps que l'on suscite :
celui qui nous inspire action
- sorti de son gouffre illicite -
et celui de l'expiration
- comme une Mort en mots qu'on cite.
Partir n'est pas quitter, pâquerette en parterre
où l'on cueille un Orient purgatoire, un voyage
que ponctuent en riant nos semelles de terre,
de leurs pas acquittés des jugements de l'age.
Si l'a scandé Cendrars, sans les scories du leurre,
c'est que partir est l'acte irriguant d'un espoir
la grande cataracte où du mien jusqu'au leur,
on peut condescendre ART de Lumière et de Noir.
Où l'on peut s'inventer dans d'autres dimensions,
gestationner en fraude et renaître en cinq râles,
alors que sa nef rode au Prieuré de Sion
pour enfin s'emprunter d'une barque un Saint Graal.
Quitter, c'est s'oublier mais partir, devenir,
s'habiller de couleurs inconnues de nos yeux ;
quitter cède aux douleurs, partir au revenir :
ce qu'il faut supplier est toujours tendancieux.
On finit par l'aider, "partir", tant compassé,
quand périclite au temps le facteur d'équité
qu'emporte au vent d'Autan le voile du passé ;
je suis pour parler des partir, anti quitter !
Si l'on sait que sans graine il n'est fruit du travail,
ni sans panne un ressort dont j'ai seul l'apanage,
ma passion s'en ressort pour le peu que me vaillent
ces secondes qu'égraine un divin engrenage.
Dans l'univers de montre où je vis tout le temps,
encadré de cadrans dans des dais à découdre,
j'accorde aux coups quatre ans dans le dur et l'étang,
pour qu'enfin je démontre à l'écho l'eau des foudres.
Pour qu'enfin je démonte un obscur mécanisme,
un curieux automate aux harmonies cryptées :
rien qu'étroit ne colmate en ça, ni qu'aucun isthme !
Un fossé que surmonte un esprit coopté !
La lecture de l'heure est un doux aphorisme,
celle de nos malheurs, un Gruyère rapté.
Notre beauté, si tant qu'on l'ait,
est un miroir aux alouettes,
le tain crémeux du bain de lait
est un miroir aux alouettes,
car notre jeunesse éphémère
est un miroir aux alouettes
et la plume où les mots s'aimèrent
orne le chant des alouettes.
Petite plume au sillon gras
que l'on arrache à l'oisillon,
ton crissement siffle aux ingrats
les clins d’œil dont nous sourcillons ;
puisqu'il n'est point de croassements
aux alouettes que l'on leurre,
ni plus qu'aux corbeaux croisements
de mots postés bien avant l'heure,
je m'interroge sur l'égo
qui conduit à s'illusionner
dans cet étrange jeu de Go
qu'Apollinaire eut bien zoné.
Notre salaire usurpateur
est un miroir aux alouettes
et ses reflets perturbateurs
sont avalés par la luette !
Comme serments pris en couleuvre
à la lueur d'une allumette,
nous ne voyons que du coup l'oeuvre
ainsi que l'eut Sydney Lumet.
Partout se dresse aux gens perdus
une colline où crient les mouettes,
mais de leurs voeux tant éperdus
n'est qu'un miroir aux alouettes.
Je ne vous parlerai pas de ces crinolines
qui peuplaient le roman, ni des dentelles poisseuses,
collant dix-sept aimants lorsque j'écris nos lignes,
que finit par leurrer mon encre bien crasseuse ;
mais je vais vous narrer en quelques vers imbus,
les portraits de famille, odieux à satiété,
dont cet enfer fourmille, assignant aux rebus
d'appliquer un arrêt aux bonnes sociétés.
Ils sont les vrais démons des pires cauchemars,
les forçats évadés des creux de notre esprit ;
estampillés sermons, ma plume calamar
en tentacule aidé vous écrit : "Saint-Ex', PRIE !"
Celui-ci, ruisselant du mal dont il regorge,
offre sa chair putride aux regards écœurés,
son lignage apatride aux voix dont il rend gorge,
est l'écho cuistre et lent de mœurs dégénérées.
Elle, à côté, n'a plus pour blancheur décadente,
que quelques dents cariées dans un théâtre obscur ;
et sa pulpe avariée n'a de goût que pour Dante,
qu'en faire où que déplût tout son Spleen insécure...
Dans sa fange éthylique éructe le troisième ;
ses folies sont à l'aune où s'ancrent ses humeurs :
soudainement, l'atone éruption d’emphysème
emplit - syphilitique - le poumon dont il meure.
La cadette est assise avec ce dont elle use,
peut importe qu'on vit son visage ou ses yeux,
elle accueille les vits dont son cul fait excuse,
et s'égaie la cerise en de longs qui-mieux-mieux.
Vient enfin le dernier dont le signe est COLÈRE,
ouragan sulfureux aux volutes violentes
qui, rendant malheureux ses victimes solaires,
est un fol éborgné dans sa rage insolente.
Ce sont eux les cinq doigts de la Mano Negra,
cinq associés du diable en sa dextre imagée,
et chacun d'eux m'est fiable autant qu'aucun n'est gras :
les splendeurs de l'effroi sont les reflets que j'ai.
C'est auprès d'aimable onde et m'écoulant sur la terre,
enseveli sous plomb de l'éther délétère
où mes yeux ont vomi d'authentiques vipères
au corps céruléen, que de bleu je vis pers !
De deux Capulet, un Montaigu : Rome est haut.
C'est de ce rêve omis - Ophélie que drape eau -
dont repaissent les mots sur la risée des vers :
les ruisseaux que l'on nomme au passé sont pervers.
S'unissant pour le pire en vindictes rivières,
ils bâtissent l'empire où flottantes civières
voguent tout imbibées de papiers sans épreuves,
bouteilles à la mer des longs romans-fleuves.
Ils sont le verbe amer des rapports inhumains,
les courants inhibés par les gestes de main,
ils sont oh, si sociaux, saucissonnés d'humeurs,
que s'y noient les patios des amours qui se meurent.
Ils sont aussi le fiel et l'écume de Dante,
les flots fluant du miel aux baisers qui les hantent ;
ils vont du purgatoire à l'enfer par mes doigts :
j'ai beau freiner leur flux, l'encre fait ce que doit !
Tant de livres neufs lus finiront au pilon
qu'il est ostentatoire - autant rester Villon ! -
d'être à contre-courant, refoulé qui s’inonde,
mais à chaque coup rend coup, auprès d'aimable onde.
Le bruit se ment
dans les branchages
au vent nouveau
d'idées à listes ;
d'épris semant
leurs grains d'amor
par monts, par vaux
peuplent de l'air
leurs promissions,
dont on tranche age
à l'épithète
ou à l'envers ;
les commissions
de Thomas More
parfois s'entêtent,
idéalistes.
Et dans l'air chaud
d'un vrai juillet
carambolé
de pépiements,
d'émus oiseaux
meublent de chants
le snob olé
d'un dur zéphyr ;
les ongles griffent,
autant qu'y est
sur mon écorce
un œil porphyre,
oeuvre apocryphe
où l'ours léchant
grava de force
un bruissement.
Là, saule ment :
tri,
haine,
hâle,
ombres !
Le bruit se ment :
feule,
âme,
hourd,
ors !
Quelques vestiges du jour sombrent
dans l'azur lacéré, dehors,
et les chants de l'été sermonnent
leurs enfants pissenlits - salades ! -
comme des fruits de belladone
offerts à nos cerveaux malades.
Le bruissement
(subtil office
enflé d'aveux
et d'émotions)
des sentiments
et des hormones
au gré nerveux
des courants d'ires,
est un doux leurre,
un sacrifice
(vasectomie)
même un martyre,
dont les couleurs
qui s'époumonent
ont juste omis
ces commotions.
Ne reste alors
de cet enjeu
qu'un grand puzzle
(débris s'aimant),
qu'on endolore
à la mémoire
où tout est seul
de nos personnes ;
août à l'orage,
au gris fangeux,
lorsqu'il a plu,
que les pairs sonnent,
aura leur age
et leurs grimoires :
ombres n'ont plus
que bruits serments.
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